
Introduction : Un Royaume Africain qui Fascinait l'Europe des Lumières
Il est
une facette de l'histoire du Maroc que peu de voyageurs connaissent, et
pourtant elle dit tout de la puissance et du rayonnement international du
Royaume chérifien : au milieu du XVIIIe siècle, le Maroc était suffisamment
influent pour attirer à lui des puissances européennes lointaines, conclure des
traités diplomatiques audacieux, et inspirer une littérature abondante sur ses
terres, ses peuples et son souverain.
C'est
notamment le cas du Royaume du Danemark, qui, dans les années 1750, noua des
relations officielles avec l'Empire alaouite, alors dirigé par l'un des sultans
les plus remarquables de l'histoire marocaine : Sidi Mohammed Ben Abdallah. Cet
épisode méconnu, étudié par le chercheur norvégien Svein Atle Skålevåg dans la
revue académique Itinerario (Cambridge University Press, 2023), nous offre une
fenêtre unique sur le Maroc de l'époque : un empire souverain, stratège, admiré
et décrit avec fascination par les Européens qui le découvraient.
1753 : La Signature d'un Traité Historique entre le Maroc et le Danemark
En
juin 1753, le roi Frédéric V du Danemark et de Norvège signa un traité
bilatéral avec le régent de Marrakech, Sidi Mohammed Ben Abdallah, fils du
sultan et futur souverain de l'Empire alaouite. Ce traité était le fruit d'une
diplomatie marocaine proactive et visionnaire.
Que
prévoyait cet accord ? Il garantissait aux navires danois une protection contre
les corsaires opérant depuis les ports marocains, en échange d'une
participation au commerce dans les villes portuaires du sud du Maroc, notamment
Safi et Agadir (alors appelée Saint-Croix). En parallèle, la mise en place d'un
consul danois résident au Maroc concrétisait la reconnaissance mutuelle entre
les deux États.
Dans
la foulée, une Compagnie africaine danoise (Den Danske Afrikaske Kompagni) fut
créée pour gérer les échanges commerciaux entre les deux royaumes. Elle opéra
au Maroc pendant quinze ans, jusqu'en 1768, date à laquelle le traité fut
renégocié et la compagnie dissoute. Quinze années qui suffirent pourtant à
laisser une trace durable dans l'histoire des relations entre l'Europe du Nord
et le Maroc.
Sidi Mohammed Ben Abdallah : Un Sultan Stratège et Visionnaire
Derrière
cet épisode diplomatique se profile la figure imposante de Sidi Mohammed Ben
Abdallah, l'un des sultans les plus remarquables de la dynastie alaouite. Dès
1750, depuis Marrakech, il mena une politique étrangère indépendante et
ambitieuse, en concluant une série de traités bilatéraux avec différentes
puissances européennes — comparables, dans leur esprit, aux capitulations
ottomanes.
Sa
stratégie était claire : en échange de la protection accordée aux navires
européens contre les corsaires, il obtenait des revenus fiscaux, des armes, du
matériel naval et des produits de luxe. Une diplomatie pragmatique et lucide,
qui révèle un souverain parfaitement conscient des équilibres géopolitiques de
son époque.
En
1757, Sidi Mohammed succéda officiellement à son père et devint sultan de
l'Empire alaouite. Il est notamment connu pour avoir fondé la ville d'Essaouira
en 1765, une cité portuaire construite de toutes pièces pour dynamiser le
commerce extérieur du Maroc — preuve supplémentaire de son ouverture sur le
monde et de sa vision économique à long terme.
Georg
Høst, un agent danois qui vécut au Maroc de 1760 à 1768 et apprit l'arabe
durant son séjour, lui consacra plus tard une biographie complète. Il y
décrivit le sultan non pas comme le despote oriental stéréotypé de la
littérature européenne de l'époque, mais comme un homme sans goût pour le sang,
qui ne faisait usage de la force que pour maintenir la justice ou défendre
l'autorité de l'État. Un portrait nuancé et révélateur, dans lequel on
reconnaît un grand souverain.
Marrakech, Fès, Essaouira : Un Empire Puissant vu par les Européens
Ce qui
frappe dans les récits danois de l'époque, c'est la manière dont les voyageurs
et diplomates furent saisis par la grandeur et la complexité de l'Empire
alaouite. Le capitaine Diderich, fait prisonnier par des corsaires au large du
Portugal et conduit à Fès, décrivit la ville comme "plus grande qu'aucune
ville qu'il n'ait jamais vue en Europe." C'est l'un des nombreux
témoignages qui confirment que le Maroc du XVIIIe siècle était bien une
puissance de premier plan, dont les cités impressionnaient les voyageurs venus
du continent européen.
Georg
Høst, lui, alla beaucoup plus loin dans sa description du pays. Après huit
années passées au Maroc, il publia un ouvrage encyclopédique intitulé Efterretninger
om Marokos og Fes — littéralement "Informations sur Marrakech et Fès"
— illustré de trente-quatre gravures sur cuivre réalisées à Copenhague d'après
des esquisses prises sur place. On y trouve des cartes géographiques avec des
dizaines de noms de lieux, des perspectives de villes, des représentations de
navires marocains, de costumes locaux, et même une scène d'audience avec le
sultan à Marrakech.
Son
travail témoigne d'une curiosité encyclopédique remarquable : il décrit
l'architecture, la cuisine (avec des instructions détaillées pour préparer le
couscous), les routes reliant Fès à Meknès, les fortifications des villes, les
marchandises produites et échangées, et même un glossaire de la langue berbère
— l'amazigh — avec des traductions en arabe et en danois, peut-être le premier
jamais publié dans un livre européen.
Le Maroc Berbère : Une Diversité Culturelle Reconnue Dès le XVIIIe Siècle
L'un
des apports les plus précieux des textes de Georg Høst est la reconnaissance de
la diversité culturelle et ethnique du Maroc. Alors que ses prédécesseurs
danois ne voyaient dans le pays qu'une masse indistincte de "Maures"
ou de "Barbaresques", Høst distinguait clairement trois composantes
de la population marocaine : les Maures (population urbaine), les Berbères
(population des montagnes) et les Arabes (population rurale semi-nomade).
Il
montrait un intérêt particulier pour les Berbères, qu'il désignait également
sous le nom de "Schila", et dont il inclut un glossaire linguistique
dans son ouvrage — mentionnant même le terme tamazight pour désigner leur
langue. Cette sensibilité à la diversité culturelle marocaine, exprimée au
XVIIIe siècle, préfigure les recherches modernes sur l'identité et le
patrimoine amazigh, aujourd'hui officiellement reconnu au Maroc par la
Constitution de 2011.
Salé, Safi, Essaouira : Des Ports Ouverts sur le Monde
L'épisode
dano-marocain met également en lumière le rôle stratégique des villes
portuaires marocaines dans le commerce international du XVIIIe siècle. Salé,
Safi, Agadir et Essaouira n'étaient pas de simples escales : elles étaient de
véritables carrefours commerciaux où se croisaient marchands européens,
négociants juifs marocains, diplomates et marins de toutes nationalités.
La
présence d'une communauté juive marocaine jouant un rôle de premier plan dans
les échanges commerciaux et les négociations diplomatiques est d'ailleurs
documentée de façon remarquable dans ces récits. Josef Buzaglo de Paz, un
marchand juif originaire du Maroc, fut à l'origine du premier contact entre
Copenhague et Marrakech. Georg Høst, lui, soulignait que les consuls et
marchands étrangers au Maroc dépendaient largement de traducteurs issus de la
communauté juive locale pour communiquer avec les autorités. Un témoignage de
plus sur la richesse et la complexité du tissu social marocain de l'époque.
Pourquoi les Européens Écrivaient-ils Autant sur le Maroc ?
Un
consul anglais écrivait en 1809 : "Il y a plus de livres écrits sur la
Barbarie que sur n'importe quel autre pays, et pourtant il n'y a aucun pays que
nous connaissions si peu." Cette formule paradoxale résume parfaitement la
fascination que le Maroc exerçait sur l'Europe des Lumières : un pays proche
géographiquement, puissant politiquement, mais profondément différent
culturellement, et donc infiniment mystérieux.
Les
textes danois étudiés par Skålevåg s'inscrivent dans ce mouvement général d'une
Europe qui, au XVIIIe siècle, cherchait à décrire, comprendre et classer le
monde qui l'entourait. Le Maroc, avec son empire souverain, ses grandes villes,
sa population diverse, sa langue arabe et ses coutumes ancestrales,
représentait pour les auteurs européens un défi intellectuel et un sujet
d'émerveillement.
Ce qui
est frappant, c'est que ces descriptions, même lorsqu'elles restaient
incomplètes ou teintées des préjugés de l'époque, révèlent toujours un Maroc
vivant, actif, autonome — un empire qui traitait d'égal à égal avec les
puissances européennes, et non un territoire passif subissant l'influence
extérieure.
Le Patrimoine Historique du Maroc : Une Richesse à Explorer
Cet
épisode des relations dano-marocaines n'est qu'une parmi des centaines de pages
de l'histoire internationale du Royaume du Maroc. De l'empire almoravide aux
Saadiens, de la résistance contre les colonisateurs à l'indépendance de 1956,
le Maroc a toujours été au carrefour des civilisations et des échanges.
Aujourd'hui,
les voyageurs qui parcourent les médinas de Marrakech, de Fès ou d'Essaouira
marchent littéralement dans les traces de ces diplomates, marchands et
explorateurs qui, il y a près de trois siècles, furent subjugués par la
grandeur du Royaume chérifien. Les remparts de Marrakech que contemplait Georg
Høst depuis la résidence du sultan, les ruelles de Fès où déambulait le captif
Diderich, les quais d'Essaouira où accostaient les navires de la Compagnie
africaine danoise — tout ce patrimoine est toujours là, intact, vibrant,
accueillant.
Conclusion : Le Maroc, Carrefour de Civilisations depuis des Siècles
L'histoire
des rencontres dano-marocaines au XVIIIe siècle est bien plus qu'une curiosité
diplomatique. Elle est le reflet d'un Maroc rayonnant, puissant et ouvert sur
le monde, capable d'attirer à lui des partenaires venus des confins de l'Europe
du Nord et de nouer avec eux des relations d'intérêt mutuel.
Elle témoigne aussi de la richesse
culturelle et humaine d'un pays qui, depuis des siècles, n'a cessé de fasciner
ceux qui l'approchent. Que vous soyez passionné d'histoire, amateur
d'architecture, amoureux des médinas ou simplement curieux du monde, le Maroc
vous réserve des trésors que les voyageurs danois du XVIIIe siècle ne firent
qu'entrevoir — à vous de les découvrir pleinement.
Source académique : Svein Atle Skålevåg, "Truths from Morocco: Knowledge Production and Danish-Moroccan Encounters in the Eighteenth Century", Itinerario, Volume 47, Issue 1, April 2023, pp. 24–39. Cambridge University Press. Publié sous licence Creative Commons CC-BY.