La Fantasia (Tbourida) : L'Art Équestre Marocain Classé au Patrimoine UNESCO en 2021

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Introduction : Quand le Galop Devient un Cri d'Identité

Il est des spectacles qui vous traversent de part en part, qui font vibrer quelque chose de profond et d'ancestral. La Tbourida n'est pas qu'une simple démonstration équestre : c'est un rite hérité du XVe siècle, un pan vivant de l'âme marocaine. Imaginez : une piste de sable dorée sous un ciel intense, des cavaliers en rangs parfaitement serrés, leurs burnous blancs flottant dans la course, leurs chevaux lancés au galop comme un seul être — puis, dans un fracas unique, le tir synchronisé de tous les mousquets qui n'en forme qu'un. Une seule détonation. Un seul battement de cœur. Une seule voix.

La tbourida, qu'on appelle aussi fantasia, est bien plus qu'un simple spectacle équestre. Elle incarne un art du courage, de la coordination et de la fierté tribale, où cavaliers et chevaux forment un tout harmonieux. Chaque tir de poudre synchronisé, chaque cri de guerre lancé dans l'air, chaque geste du cavalier enveloppé de son burnous symbolise une histoire vivante du Maroc, de ses tribus et de son identité.

Le 15 décembre 2021, la communauté internationale a officiellement reconnu cette évidence : l'inscription de la Tbourida sur la liste du patrimoine mondial a été actée lors de la 16e session du Comité du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, le 15 décembre 2021 à Paris. Une consécration historique pour le Maroc et pour tous les amoureux de cette tradition millénaire.

 

Tbourida ou Fantasia ? L'Histoire d'un Nom

Avant d'aller plus loin, il convient de clarifier les termes. La tbourida, dont le nom en arabe dialectal est dérivé de baroud qui signifie poudre à canon, est connue aussi sous le nom de fantasia. Ces deux appellations désignent la même pratique équestre, mais avec des nuances : la Tbourida est le nom authentiquement marocain, enraciné dans la langue et la culture locale, tandis que "fantasia" est un terme d'origine étrangère qui s'est imposé dans le langage commun et touristique.

Spécifique à la région du grand Maghreb, la Tbourida est un art équestre traditionnel et populaire. Très pratiqué en milieu rural pour célébrer les fêtes nationales et religieuses, elle fait partie de l'identité culturelle nationale. Également appelée "jeu de la poudre", cette tradition consiste à simuler un assaut militaire de cavalerie.

 

Une Tradition Guerrière Née au XVIe Siècle

Les Racines Historiques de la Tbourida

La Tbourida est un art marocain ancestral et authentique dans le monde équestre, datant du XVIe siècle. Cette tradition artistique reconstitue une manœuvre militaire lancée par des cavaliers arabes et amazighs au Maroc contre leurs ennemis.

Historiquement, le lien entre tbourida et baroud (poudre à fusil) remonte à la fin du XIIIe siècle, sous le règne du sultan mérinide Abou Youssouf Yacoub Ibn Abdelhak. Le Maroc fut l'un des premiers royaumes à introduire et maîtriser l'art du tir collectif à la poudre noire, bien avant sa diffusion dans d'autres contrées d'Afrique du Nord.

À l'origine, la Tbourida n'était pas un spectacle mais un exercice militaire réel — une démonstration de la puissance coordonnée d'une tribu, une façon de préparer les cavaliers au combat et d'impressionner alliés comme ennemis. Avec l'avènement de la paix, la Tbourida a progressivement quitté les champs de bataille pour investir les festivités : cette spectaculaire charge de cavalerie qui se termine par un tir synchronisé de mousquets est associée aux festivités du royaume, y compris lors de grands mariages.

Un Héritage Arabo-Amazigh au Cœur de l'Identité Marocaine

Également appelée Fantasia, la Tbourida est un élément constitutif du patrimoine culturel immatériel du Royaume du Maroc, aussi bien sous les angles des traditions et expressions orales, des arts du spectacle, des pratiques sociales, des rituels et événements festifs, que des savoir-faire liés à l'artisanat traditionnel. Elle fait partie intégrante de l'identité culturelle et de la mémoire collective du Royaume, de ses régions et de ses différentes communautés.

Cette tradition équestre se transmet de génération en génération et contient des éléments essentiels de l'identité culturelle et de la mémoire collective du Maroc, de ses régions et de ses communautés. En ce sens, la Tbourida n'appartient pas à une seule famille, une seule région ou une seule époque : elle appartient à tout un peuple.

 

Anatomie d'un Spectacle Unique : Comment se Déroule la Tbourida ?

Le Mahrek : La Scène Sacrée du Cavalier

La démonstration se déroule sur une piste sablée (Mahrek) longue de 200 m et large de 70 m, et réunit une troupe constituée d'un nombre impair de cavaliers et de chevaux, alignés côte à côte et au milieu desquels se place le chef de la troupe dénommé le Mokaddem.

Cette piste de sable est bien plus qu'un simple terrain : c'est un espace rituel, soigneusement préparé, dont les dimensions précises et les zones de sécurité sont codifiées selon les règles officielles transmises depuis des siècles.

La Sorba : L'Âme Collective de la Tbourida

La troupe de Tbourida, appelée Sorba, est composée de 14 cavaliers alignés. Elle est présidée par le Mokaddem, qui se place au centre de la troupe et coordonne le mouvement des hommes et des chevaux. Chaque parade de Tbourida est effectuée par une troupe constituée d'un nombre impair de cavaliers et de chevaux, de 15 à 25, alignés côte à côte.

Avant même le premier galop, la dimension spirituelle de l'événement est déjà présente. Souvent, avant l'événement, les cavaliers donnent à leur prestation une portée spirituelle, effectuant leurs ablutions puis priant collectivement. Un geste simple et profond, qui rappelle que la Tbourida est autant une célébration de la foi qu'une démonstration de savoir-faire.

La Hadda et la Talqa : Les Deux Actes du Rituel

La Tbourida se compose de deux temps principaux : la Huddah (ou Hadda), qui est le salut et le mouvement des fusils entre les mains des cavaliers, et la Talqa, qui est la course de chevaux qui se termine par un tir groupé fort et simultané.

La Hadda est l'acte d'ouverture : les cavaliers avancent lentement, en procession solennelle, présentant leurs armes et saluant l'assistance dans un geste codifié hérité des anciens rituels guerriers. Puis vient la Talqa, moment d'apothéose : les chevaux s'élancent à bride abattue dans un tonnerre de sabots, et au signal du Mokaddem, tous les fusils tirent simultanément. L'objectif est de ne produire qu'une seule et unique détonation, comme un battement de cœur synchronisé. Le tir final de la Tbourida s'entend à plus d'un kilomètre.

Au signal donné par le Moqaddam, généralement le plus âgé de la Sorba, les cavaliers doivent appuyer sur la gâchette de leurs fusils, car le succès de la Tbourida dépend de la simultanéité des tirs. Une synchronicité absolue, fruit de mois d'entraînement et d'une confiance mutuelle entre cavaliers forgée sur des années de pratique commune.

 

La Tenue et le Harnachement : Un Art dans l'Art

Les Cavaliers : Gardiens du Patrimoine

Ce sont des gardiens du patrimoine, parés de costumes d'époque : turban soigneusement noué, drapés fluides, babouches ouvragées, petit Coran à la ceinture et épée arabe ancienne à la main.

Pour exécuter la parade, les cavaliers arborent de grandes capes en laine "Selham", des pantalons traditionnels "Seroual", des turbans enroulés sur la tête "Rezza". Les cavaliers tiennent à porter la tenue traditionnelle composée de la "Jellaba", du "Salham", du "Turban", et des chaussures hautes, et portent le poignard et le fusil orné de décorations et de gravures.

Les Chevaux : Les Héros Silencieux

Les chevaux, héros silencieux de cette cérémonie, sont généralement de race Barbe et Arabe-Barbe, et arborent des harnachements cousus main, richement décorés selon des savoir-faire ancestraux.

Emblème du cheval oriental, le cheval barbe ou arabe-barbe est généralement plus grand et solide que les autres chevaux. Sa morphologie typique d'un cheval de selle adapté à la vitesse rend la parade de la Tbourida plus spectaculaire. Depuis 2018, seuls les chevaux de cette race sont autorisés à concourir dans les épreuves officielles. Une décision qui vise à valoriser et préserver ces races équines nord-africaines menacées de disparition.

Un Artisanat d'Exception au Service de la Tradition

Autour de cette tradition, un artisanat d'exception s'est développé, considéré comme un art à part entière. La confection des selles, des broderies, des fusils décorés de cuivre, d'argent ou même d'or, se transmet de père en fils, de mère en fille. Certaines recettes, comme celle de la poudre utilisée lors des tirs, sont tenues secrètes.

 

La Tbourida au Cœur de la Vie Marocaine

Les Moussems : La Tbourida dans Son Écrin Naturel

Pratiquée principalement en milieu rural, la Tbourida rythme depuis des siècles les Moussems, ces rassemblements traditionnels et spirituels qui sont l'occasion de célébrations nationales et de réjouissances familiales. Ces grands rassemblements annuels, qui se tiennent dans toutes les régions du Maroc, sont le cadre naturel et originel de la Tbourida. Les fantasias sont essentiellement organisées dans les campagnes pendant des fêtes, à l'occasion de mariages, de naissances et d'Aïds ou lors de Moussems comme le Moussem Moulay Abdellah Amghar, dans la région d'El Jadida, et ceux de Had Dra, dans la région d'Essaouira, et de Sidi Brahim Boualaajoul, dans la région de Kénitra.

Le Trophée Hassan II : La Compétition Nationale au Plus Haut Niveau

Chaque année, la Tbourida atteint son sommet lors d'une grande compétition nationale qui rassemble les meilleures troupes du Royaume. Le Trophée Hassan II de "Tbourida", Championnat du Maroc des Arts Équestres Traditionnels, ne cesse de se confirmer, d'année en année, en tant que rendez-vous incontournable des férus de ce patrimoine équestre ancestral.

Ce complexe accueille les épreuves du Trophée Hassan II des arts équestres traditionnels (tbourida), concours national de fantasia, comprenant trois catégories : seniors hommes, seniors femmes et juniors garçons. Le trophée comprend deux épreuves : la Harda (le salut), évaluant l'apparat des équipes — habillement des cavaliers, harnachement des chevaux, maniement des armes — et la Talqa, évaluant l'alignement des cavaliers et la synchronisation des tirs des fusils.

Aujourd'hui, le Maroc compte plus de 300 troupes de Tbourida affiliées à la Fédération Royale Marocaine des Sports Équestres et 5 900 chevaux dédiés aux arts équestres traditionnels. Des chiffres qui témoignent d'une pratique vivante, populaire, ancrée dans toutes les régions du pays.

La Tbourida au Féminin : Une Tradition Qui s'Ouvre

La Tbourida n'est plus l'apanage exclusif des hommes. De nos jours, la pratique de la fantasia reste très vivace au Maroc et concerne aussi les femmes. La catégorie féminine du Trophée Hassan II accueille chaque année des Sorbas féminines qui perpétuent la tradition avec la même rigueur et la même fierté que leurs homologues masculins — une évolution remarquable qui témoigne de la vitalité et de l'adaptabilité de cet art ancestral.

 

La Consécration UNESCO 2021 : Une 12e Inscription pour le Maroc

Le 15 Décembre 2021 : Une Date Historique

L'inscription de la Tbourida au patrimoine immatériel de l'humanité de l'UNESCO, annoncée le 15 décembre 2021, porte à douze le nombre d'éléments répertoriés au nom du Maroc sur cette liste prestigieuse — aux côtés du couscous, de la diète méditerranéenne, du Gnaoua, du Moussem de Tan-Tan ou encore de la fauconnerie. Une collection de trésors culturels qui dessine le visage d'un pays à la richesse patrimoniale exceptionnelle.

Le Maroc avait officiellement déposé en 2019 le dossier de candidature pour inscrire la Tbourida sur la liste du patrimoine immatériel de l'humanité. Deux années de travail, de documentation, de rassemblement de preuves historiques — pour aboutir à cette reconnaissance mondiale le 15 décembre 2021.

Ce que Représente cette Inscription pour le Maroc

Le comité d'évaluation des candidatures de l'UNESCO a reconnu que la Tbourida "est une discipline traditionnelle qui se transmet de génération en génération" et qui "contient des éléments essentiels de l'identité culturelle et de la mémoire collective du Maroc, de ses régions et de ses communautés."

La Tbourida enrichit la liste en y apportant des races équines spécifiques que sont le cheval Barbe et le cheval Arabe-Barbe, propres à l'Afrique du Nord, un jeu équestre original, des savoir-faire distinctifs tant en ce qui concerne le harnachement du cheval que le costume et les accessoires des cavaliers. Une contribution unique à l'inventaire du patrimoine de l'humanité.

 
Où Voir la Tbourida au Maroc ? Le Guide Pratique

Pour les visiteurs souhaitant assister à un spectacle de Tbourida, voici les principaux rendez-vous à inscrire dans votre agenda :

Le Salon du Cheval d'El Jadida — Chaque année, des milliers de spectateurs enthousiastes assistent à ces spectacles grandioses lors du Salon du Cheval d'El Jadida (au sud de Casablanca), le plus important festival équestre du pays.

Le Trophée Hassan II à Rabat — La grande finale nationale au Complexe royal des sports équestres et Tbourida de Dar Es-Salam, généralement en mai-juin, est l'occasion de voir les meilleures Sorbas du Royaume s'affronter devant un public de connaisseurs.

Le Moussem Moulay Abdellah Amghar à El Jadida — L'un des plus grands moussems du Maroc, dont la Tbourida est l'attraction centrale, rassemblant chaque été des dizaines de troupes venues de toutes les régions.

Le Moussem de Tan-Tan — Ce grand rassemblement des tribus sahariennes, inscrit lui aussi au patrimoine UNESCO, est un cadre exceptionnel pour découvrir la Tbourida dans sa dimension nomade et saharienne.

 

Conclusion : La Tbourida, Fierté Éternelle du Maroc

La Tbourida est bien plus qu'un spectacle : loin des polémiques, cette inscription à l'UNESCO est avant tout un hommage au génie marocain, à sa culture équestre séculaire et à l'unité de son peuple autour de symboles identitaires forts. La Tbourida ne se raconte pas, elle se vit, au rythme du galop, du baroud et des youyous.

En visitant le Maroc, ne manquez pas l'occasion d'assister à cette cérémonie qui vous transportera instantanément à travers les siècles — dans le Maroc des tribus, des sultans, des guerriers et des poètes. Dans ce Maroc qui, depuis cinq cents ans, célèbre la vie au galop.




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